Paideia

by Norrin R
Paideia

NB : Cette rubrique, en construction permanente, est constituée de citations et d’extraits d’ouvrages qui nous inspirent et nous aident à penser la complexité du monde. Nous n’adhérons pas pour autant systématiquement à la totalité des thèses défendues dans chacun des ouvrages cités, ni à la globalité des travaux ou des idées de certains des auteurs figurant dans ce recueil.


Kostas Axelos

L’époque (époché) ne pose et ne se pose pas la question qui la concerne vitalement et mortellement, et elle questionne encore mois le monde dont elle est une époque. Ce qui la détermine, se manifeste et se retire, se tient en suspens époqualement.

Presque tout a été dit sur elle, redit et contredit. Par nous, qui lui appartenons, car elle ne nous appartient pas. Elle a été nommée et située, sans avoir été pensée d’un bout à l’autre à partir de son centre rayonnant de manières diverses et néanmoins convergentes : époque du commencement de la fin de l’histoire qui perdurera, époque de l’aliénation, du nihilisme, c’est-à-dire du désert qui croît, époque de la fin de l’histoire de l’être ; ère de la technique – techno-scientifique et technobureaucratique -, de l’incessante production et consommation de bien matériels, imaginaires et culturels, ère industrielle avancée, capitaliste, bien que les luttes socialistes aient porté des fruits, démocratico-totalitaire, planétaire, saccageant la nature, vivant sourdement le retrait du dieu et voyant l’éclosion de différentes religiosités de confort, marquant l’angoisse, l’ennui, la solitude et la lassitude de l’homme inlassablement actif, à savoir agité ; aire de l’assouvissement massif et de la pénurie constante, marchande, spectaculaire, fêtant assez tristement l’éphémère, nourrissant le simulacre et s’y nourrissant, remplissant le vide et la béance avec de la platitude et de l’insignifiance. Époque des organisateurs et des ordinateurs, des vulgarisateurs et des promoteurs, elle manque d’énergie et elle ne veut que l’utiliser techniquement.

Ce questionnement, Editions de minuit, 2001, p. 37-38.

Devenue technique de la gestion et de l’administration, ordonnancement de la vie publique, la technique politique, avec son idéologie, sa mentalité, ses mœurs, ces cérémonies, s’empare, démocratico-totalitairement, des individus et des foules. Elle concerne tant l’homme privé que le citoyen, qui renvoient l’un à l’autre. L’individu ne constitue pas un bastion imprenable, croirait-il encore, contre vents et marées, que c’est de lui qu’il s’agit. En même temps, jouer le rôle du citoyen est devenu fort problématique. Le jeu social et politique se poursuit, avec quelques couleurs différentes, sous le même drapeau. Il n'”avance” que parce qu’il est inconséquent. Il ne supporte pas l’altitude, a un goût prononcé pour les plaines. On parle avec des mots qui n’ont pas un sens précis, pendant qu’un langage pertinent n’arrive pas à surgir et ne peut pas être décrété. La vie sociale – et politique-, considérée avec insistance comme fondamentale, ne se permet pas d’entendre ce qui se trouve dit à travers le silence des hommes de ce temps. Personne ne peut dire ce qui est dicible, car il y a du non-dit qui gouverne sournoisement. Aussi les ressortissants d’une société, d’un parti, d’une institution, d’un État, d’une confédération jouent-ils double et triple jeu. Les gens vivent avec des mensonges, de l’hypocrisie, du faire semblant, des accommodements, des compromis. C’est comme si cet état des personnes et des choses formait le ciment social. Le conformisme généralisé régit paroles, actions, omissions, comportements. A peu près tout un chacun cherche le confort et le conforme aux dépens d’autrui. La non-conformité – parfois recherchée avec ostentation et sophistication – est encadrée. Secrètement ou pas, les déviants, les rebelles, les contestataires, les marginaux et les suicidaires cherchent eux aussi une reconnaissance institutionnelle, sociale. La critique sociale, d’ailleurs récupérée, est borgne. Partielle et partiale elle rate sa cible.

Ce questionnement, Éditions de minuit, 2001, p. 86.

Le besoin de l’homme de se surpasser n’arrive pas facilement à prendre le pas sur ce qui est un autre besoin de l’homme : se protéger dans la platitude. Cela caractérise également l’homme et cela le coupe d’autres aspirations qui, reconnaissant le règne de la platitude, sont plus courageuses, plus téméraires même et qui, au lieu de sacrifier à cette platitude, sont prêtes à un autre sacrifice. L”homme a besoin de se plonger sinon de se vautrer dans ce qui est insignifiant – et possède néanmoins sa propre signifiance – et simultanément il a comme un besoin de s’élever au-dessus de la trivialité, non pas vers la transcendance, mais vers ce qui l’attire, comme un marcheur est attiré par le sommet de la montagne.

en quête de l’impensé, Éditions Les belles lettres, 2012, p. 40.

Miguel Benasayag

Voilà également pourquoi nous pouvons affirmer que la machine qui est capable d’écraser n’importe quel joueur de Go ne peut jamais jouer au Go. Le malheureux Lee Sedol a perdu face à un programme informatique qui n’a en réalité jamais “joué” face à lui. Et donc encore moins gagné… Car “jouer” implique une dimension de signification de l’action qui est inaccessible à la machine. Le réductionnisme actuel, qui prétend expliquer tous les processus organiques par les seules lois de la physique et de la chimie, est aujourd’hui incapable de faire la distinction entre les opérations du système et la signification des actions, qui n’est possible que pour un organisme limité. On retrouve ici la même confusion prônée par les tenants de la chimie cérébrale de l’amour qui, après avoir identifié les mécanismes électriques et chimiques déclenchés dans une situation amoureuse, croient avoir saisi le sens du sentiment amoureux.

La singularité du vivant, Le Pommier, 2017, p.51-52

Nicolas Berdiaeff

L’esprit prométhéen chez l’homme ne parvient pas à maitriser la technique qu’il a lui-même engendrée, il ne peut venir à bout de ces énergies nouvelles qu’il a déchaînées. Nous observons ce phénomène dans tous les processus de rationalisation, aussitôt que la machine supplante l’homme. La technique substitue à l’élément organique irrationnel l’élément rationnel organisé. Mais il en résulte de nouveaux phénomènes irrationnels dans la vie sociale. C’est ainsi que la rationalisation de l’industrie engendre le chômage, cette calamité de notre époque. La substitution de la machine à l’effort séculaire du travail humain correspond à une conquête positive, qui aurait dû anéantir l’esclavage et la misère. Mais la machine n’obéit pas aux exigences de l’homme, elle dicte ses propres lois. L’homme dit à la machine : «  J’ai besoin de toi pour rendre ma vie plus facile, pour développer ma puissance. » Et la machine lui répond : «  Moi, je n’ai que faire de toi, va et crève ! »

L’homme et la machine, R & N, 2019 (1933), p. 27.

Allan Bloom

Ainsi le refus de distinguer devient-il un impératif moral, parce qu’il s’oppose à la discrimination. Cette idée délirante signifie qu’il n’est pas permis à l’homme de rechercher ce qui est naturellement bon pour lui et de l’admirer quand il l’aura trouvé, car une telle recherche aboutit à la découverte de ce qui est mauvais et débouche sur le mépris. L’éducation doit supprimer l’instinct et l’intellect. Il faut remplacer l’âme naturelle par une âme artificielle.

L’âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale, Les belles lettres, 2018 (1987), p.32.

Stéphane Bonnet

Quelque chose s’est perdu. Et nous ne saurions dire comment cela est advenu. Nous n’avons pas failli, ou si peu. Dans notre métier, dans nos engagements politiques et syndicaux, dans notre façon d’éduquer nos enfants, selon la tradition et politique de notre pays, nous avons fait ce que nous pouvions. Et nous sommes nombreux à nous être conduits de la sorte, ici ou ailleurs. Cependant, partout dans le monde, des forces sont montées qui, bien qu’elles soient antagonistes, ont en commun de travailler à la destruction de ce à quoi nous avons voué notre vie, forces politiques, religieuses, idéologiques, économiques, dont certaines semblent venues du passé tandis que d’autres paraissent nouvelles, et qui toutes portent à l’abîme la liberté des hommes libres.

Nous sommes devenus le spectateurs impuissants d’un processus historique dont nous ignorons les causes et sur lequel nous n’avons plus de prise.

Il est grand temps de renouer avec l’action.

Les lois de la désobéissance. Traité de l’orgueil et de la mauvaise volonté, Puf, 2020.

Alain Caillé

L’idéal démocratique et droit-de-l’hommiste brandi de manière incantatoire sert souvent plus, en définitive, à stigmatiser ce qui dans l’existant résiste encore à la marchandise qu’à contribuer efficacement à l’édification de régimes politiques et de sociétés effectivement démocratiques.

Dé-penser l’économique, La Découverte, 2005, p. 264.

Cornelius Castoriadis

Pourquoi voulons-nous la liberté? Nous la voulons d’abords pour elle-même, certes ; mais aussi pour pouvoir faire des choses. Si l’on ne peut, si l’on ne veut, rien faire, cette liberté se transforme en la pure figure du vide. Horrifié devant ce vide, l’homme contemporain se réfugie dans le surremplissage laborieux de ses “loisirs”, dans un train-train de plus en plus répétitif et de plus en plus accéléré. En même temps, l’épreuve de la liberté est indissociable de l’épreuve de la mortalité. (…) Un être – individu ou société – ne peut pas être autonome s’il n’a pas accepté sa mortalité. Une véritable démocratie- non pas une “démocratie” simplement procédurale -, une société autoréflexive, et qui s’auto-institue, qui peut toujours remettre en question ses institutions et ses significations, vit précisément dans l’épreuve de la mortalité virtuelle de toute signification instituée. Ce n’est qu’à partir de là qu’elle peut créer et, le cas échéant, instaurer des “monuments impérissables” : impérissables en tant que démonstration, pour tous les hommes à venir, de la possibilité de créer la signification en habitant le bord de l’Abîme.

Or il est évident que l’ultime vérité de la société occidentale contemporaine, c’est la fuite éperdue devant la mort, la tentative de recouvrir notre mortalité, qui se monnaie de mille façons, par la suppression du deuil, par les “morticiens”, par les tubages et les branchements interminables de l’acharnement thérapeutique, par la formation de psychologues spécialisés pour “assister” les mourants, par la relégation des vieux, etc.

Le délabrement de l’Occident, publié dans Esprit, décembre 1991.

La crise de la critique n’est qu’une des manifestations de la crise générale et profonde de la société. Il y a ce pseudo-consensus généralisé, la critique et le métier d’intellectuel sont pris dans le système beaucoup plus qu’autrefois et d’une manière plus intense, tout est médiatisé, les réseaux de complicité sont presque tout-puissants. Les voix discordantes ou dissidentes ne sont pas étouffées par la censure ou par des éditeurs qui n’osent plus les publier, elles sont étouffées par la commercialisation générale. La subversion est prise dans le tout-venant de ce qui se fait, de ce qui se propage. Pour faire la publicité d’un livre, on dit aussitôt : “voici un livre qui révolutionne son domaine”- mais on dit aussi que les pâtes Panzani ont révolutionné la cuisine. Le mot “révolutionnaire” – comme les mots “création” ou “imagination” – est devenu un slogan publicitaire, c’est ce qu’on appelait il y a quelques années la récupération. La marginalisation devient quelque chose de revendiqué et de central, la subversion est une curiosité intéressante qui complète l’harmonie du système. Il y a une capacité terrible de la société contemporaine à étouffer toute véritable divergence, soit en la taisant, soit en en faisant un phénomène parmi d’autres, commercialisés comme les autres.

La montée de l’insignifiance, in La République internationale des lettres, juin 1994.

Grégoire Chamayou

Les dommages environnementaux, en tant qu’ils produisent des effets de raréfaction, fournissent les conditions objectives d’un nouveau cycle de marchandisation, d’une conversion marchande de l’ancienne richesse en nouvelle valeur, dans un schéma où, hier comme aujourd’hui, l’extension de l’appropriation privée a pour précondition la destruction de la richesse publique.

Une fois l’ancienne richesse publique niée et intégrée à la production marchande, ceux qui en tirent profit n’ont aucun intérêt – tout au contraire – à revenir à des états d’abondance hors marché. Une firme qui vend de l’eau en bouteille aurait plutôt objectivement intérêt à ce que disparaissent les fontaines publiques. Il faut dès lors que l’état de rareté se perpétue, voire s’accentue, ce qui est antinomique avec une politique de réhabilitation de l’extension des biens publics d’environnementaux. “S’il était aussi facile de posséder le sol que de jouir de l’air, nul ne paierait de rente foncière”, écrivait le jeune Engels. Il n’imaginait peut-être pas que la réciproque puisse un jour devenir vraie : à une ère où l’air pur deviendrait rare, on ne tardera pas, d’une façon ou d’une autre, à nous le faire payer.

L’extravagante promesse de l’économie dominante, remarque avec force John Bellamy Foster, est de prétendre sauver la planète par l’extension de ce même capitalisme qui est en train de la détruire. Dans une fantastique inversion du réel, les néolibéraux nous présentent l’appropriation privé comme étant la solution à un désastre environnemental qui est pourtant le produit d’accumulations privées antérieures et la conditions renouvelée d’une appropriation marchande élargie. Pseudo-remède qui, comme dans les cas de dépendance toxique, n’étend son emprise qu’en aggravant le mal qu’il prétend soulager.

La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La fabrique éditions, 2018, p. 190.

C’est au moment même où les industriels démantelèrent le système de la consigne, s’exonérant ainsi des coût du retraitement, au moment même où ils prennent des décisions structurellement anti-écologiques qu’ils en appellent à la responsabilisation écologique des consommateurs. Un cas typique de double morale, où l’on proclame une norme valant pour tous sauf pour soi. Responsabiliser les autres pour mieux se déresponsabiliser soi-même.

A grand renfort de campagnes publicitaires, les industriels ont réussi à construire la question des déchets comme une “affaire de responsabilité individuelle déconnectée du processus de production”, sans lien avec la question de la réduction de production des déchets à la source. Il est sans doute flatteur d’imaginer, pour les individus que nous sommes, que tout repose sur nos frêles épaules. Mais, tout préoccupés que nous sommes à trier nos emballages dans nos cuisines, le fait est que, de façon moins immédiatement visible, ce sont d’autres genres d’acteurs, à commencer par les municipalités, qui, face à la production exponentielle d’ordures ménagères, ont dû investir et d’endetter pour financer les infrastructures nécessaires. En fin de compte cependant, ce sont les citoyens qui ont “subventionné (à la fois par notre activité et par nos impôts) le système de recyclage des emballages produits par l’indu;strie de la boisson, permettant aux entreprises d’étendre leurs activités sans avoir à assurer de coûts supplémentaires”

La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La fabrique éditions, 2018, p. 198.

Johann Chapoutot

Devons-nous, machines parmi les machines, durcir nos corps comme l’acier (stählern) dans des usines à sport ? Devons-nous “lutter” et être des “battants” ? Devons-nous “gérer” notre vie, nos amours et nos émotions et être performants dans la guerre économique ? Ces idées-là entraînent la réification de soi, de l’autre et du monde – la transformation généralisée de toute existence, de tout être, en “objets” et en “facteurs” (de production), jusqu’à l’épuisement et la dévastation.

Libres d’obéir. Le management du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020, p. 135-136.

Bernard Charbonneau

Pour l’individu comme pour les peuples, le véritable progrès consiste à devenir soi-même, non à se fuir. Là où on est. Rien n’empêche de lever les yeux vers le ciel qu’on a sur la tête, ce n’est pas au volant d’un bolide qu’on le fera. Pas plus qu’un métro, un avion n’est une maison qu’on habite.

A chaque époque son effort de liberté à rebours de la pente et des vérités du moment. Hier c’était se décoller de la glèbe, aujourd’hui c’est de reprendre pied sur terre.

L’implosion, in Combat nature n°104, février 1994.

G.K. Chesterton

Nous ne cherchons pas la perfection mais l’harmonie. Nous nous proposons simplement de rectifier les propositions de l’État moderne. Or il n’existe d’harmonie qu’entre des choses diverses; et une harmonie n’est pas ce qu’on pourrait appeler un schéma. Nous dessinons le portrait d’un être vivant et non l’ébauche d’un robot. Nous ne demandons pas à ce que dans une société saine toutes les terres soient exploitées de la même manière, ni que toutes les propriétés soient soumises aux mêmes conditions, ni que tous les citoyens entretiennent le même rapport à la cité.

Nous souhaitons simplement équilibrer le pouvoir central par d’autres moindres pouvoirs : certains individuels, d’autres communautaires, etc. Certains d’entre eux abuseront probablement de leurs privilèges ; mais nous préférons ce risque plutôt que de voir l’État ou les trusts abuser de leur omnipotence.

Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, Éditions de l’Homme nouveau, 2009 (1926), p. 66.

Ce qui cloche avec l’homme moderne vivant dans les villes modernes, c’est qu’il ignore la raison des choses ; et c’est pourquoi, comme dit très justement le poète, il peut être très facilement subjugué par des tyrans et des démagogues. Il ne sait pas d’où lui proviennent les choses ; il est semblable à ce type de cockney cultivé qui dit qu’il aime le lait qui sort d’un magasin propre et non d’une vache sale. Plus l’organisation de la ville dans laquelle il vit est sophistiquée, plus sophistiquée même est l’instruction qu’il a reçue, et moins il ressemble à l’homme heureux de Virgile qui lui savait la cause des choses. La civilisation urbaine peut se résumer au nombre de boutiques et d’intermédiaires à travers lesquels le lait passe depuis le pis de vache jusqu’à consommateur ; c’est à dire autant d’occasions de gâcher le lait, de la couper, de l’altérer, de l’empoisonner et pour finir d’escroquer le consommateur. Si celui-ci proteste qu’il a été lésé, on lui rétorquera qu’il est inutile de pleurnicher pour un peu de lait renversé, et que c’est faire preuve de sentimentalisme réactionnaire que de tenter de défaire ce qui a été fait ou de restaurer ce qui a péri. Mais il ne proteste pas beaucoup car il en est incapable ; et il en est incapable car il ne connait pas la raison des choses, c’est à dire des formes élémentaires de la propriété et de la production, ainsi que des lieux où un homme est le plus proches de ses origines naturelles.

Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, Éditions de l’Homme nouveau, 2009 (1926), p. 140.

Michel Clouscard

Maintenant –et c’est un phénomène nouveau, énorme, capital-, l’intellectuel de gauche vient d’accéder à Ila consommation mondaine. Et il en est même le principal usager. Pire, encore, il est devenu le maître à penser du monde. Il propose les modèles culturels du mondain. Non seulement il a accédé à la consommation mondaine, mais il en est l‘un des patrons. Il a la toute-puissance de prescrire. Et de codifier l’ordre du désir. Aussi peut-on encore demander à ce nouveau privilégié de renoncer à ce qu’il vient à peine de cueillir ? Il est enfin invité au festin et nous le prions de cracher dans le caviar et de lâcher le morceau. Mais, ce qui est le plus grave, le plus décourageant, le plus inquiétant, c’est que cet intellectuel de gauche présente ses nouveaux privilèges comme des conquêtes révolutionnaires. Et nous venons lui demander de reconnaître qu’il est pris la main dans le sac, alors qu’il prétend, de cette main, brandir le flambeau de la liberté. Et voici ce clerc au pouvoir. Le mensonge du monde va devenir vérité politique, vertu civique. Ce phénomène est d’une portée incalculable. Ce qui était censé être l’opposition au pouvoir va devenir l’alibi même du pouvoir. C’est le principe du pourrissement de l’histoire. Et le triomphe de « la bête sauvage » : la société civile. Topaze est devenu le maître à penser du monde, avec les pleins pouvoirs d’une mondanité, social-démocrate triomphante.

Le capitalisme de la séduction, Delga, 2015 (1981), p. 26

Avant les Tente Honteuses, la société était organisée, on le sait, selon cette dualité : classe ouvrière, exploitée, et bourgeoisie, potentiellement ou réellement consommatrice. Les uns produisaient sans jouir, les autres pouvaient jouir sans produire. Le déferlement des nouvelles classes moyennes a bouleversé cette répartition conflictuelle, de classe : maintenant, le conflit est dans les têtes, intériorisé, c’est la nouvelle structure de la conscience et de l’inconscient. Car ce sont les mêmes qui tantôt travaillent et tantôt consomment, selon les incontournables modèles de l’exploitation du travailleur et de la permissivité du temps libre, de la consommation libidinale, ludique, marginale ! Tantôt esclaves, tantôt maitres du monde! Alors s’opère un dédoublement schizophrénique, une causalité folle : pour jouir, je m’exploite moi-même. Je est un autre, mon contraire… mon patron ! Cette névrose objective couronne la libéralisation des mœurs.

Le néo-fascisme sera l’ultime expression du libéralisme social libertaire, de l’ensemble qui commence en Mai 1968. Sa spécificité tient dans cette formule : tout est permis, mais rien n’est possible. A la permissivité de l’abondance, de la croissance, des nouveaux modèles de consommation, succède l’interdit de la crise, de la pénurie, de la paupérisation absolue. Ces deux composantes historiques fusionnent dans les têtes, dans les esprits, créant ainsi les conditions subjectives du néo-fascisme.

De Cohn-Bendit à Le Pen, la boucles est bouclée : voici venu le temps des frustrés revanchards

Néo-fascisme et idéologie du désir, Delga, 2013 (1973), p. 130

Alfred W. Crosby

Pendant plusieurs générations, l’horloge resta la seule machine complexe que des centaines de milliers de gens voyaient quotidiennement et entendaient inlssablement sonner chaque jour et chzque nuit. Elle leur enseignait que le temps, invisible, inaudible et sans solution de continuité, était composé d’unités discrètes. Tout comme l’argent, elle leur enseignait la quantification.

La conception moderne du temps industriel et discipliné apparut dès la première moitié du XIVe siècle. Par exemple, le 24 avril 1335; le roi Philippe VI attribua au maire et aux échevins de la ville d’Amiens le pouvoir d’ordonner et de contrôler, en faisant sonner une cloche, l’heure où les ouvriers de la ville devaient aller travailler le matin, s’arrêter pour manger, reprendre le travail après le déjeuner, et rentrer chez eux le soir. Quand, deux cents ans plus tard, Rabelais fit dire à Pantagruel qu'”il n’est horloge plus juste que le ventre”, sa voix criait dans le désert urbain de la quantification.

La mesure de la réalité, 2003 (1997), p. 94.

Les dictionnaires définissent le sens des affaires comme le fait d’être efficace, rapide, direct, systématique et précis. Il est une des pistes qui ont mené au développement de la science et de la technologie, dans la mesure où ses praticiens quantifiaient leurs perceptions et s’intéressaient aux expériences susceptibles d’être décrites en utilisant des unités de mesure. Dans leur cas, cette unité était l’argent – florins, ducats, livres, écus, etc. L’argent, selon Paul Bohannan, “est l’une des idées les plus radicalement simplificatrices de tous les temps ; comme toutes les idées neuves et irrésistibles, il crée sa propre révolution”.

La mesure de la réalité, 2003 (1997), p. 197.

Jacques Ellul

La technique intègre toute chose. Elle évite les heurts et les drames : l’homme n’est pas adapté à ce monde d’acier : elle l’adapte. Mais il est vrai aussi qu’au moment même elle change la disposition de ce monde aveugle pour que l’homme y entre sans se blesser aux arêtes et qu’il ne ressente plus l’angoisse d’être livré à l’inhumain.

La technique tend ainsi un écran, spécifie des attitudes une fois pour toutes valables. Le malaise créé par la turbulence mécanique s’apaise dans le ronronnement consolateur de l’unité.

Tant que la technique est exclusivement représentée par la machine, on peut dire : “la machine et l’homme”. Il y a un problème de relation qui se pose. La machine reste un objet et l’homme qui, dans une certaine mesure, est influencé par la machine (même dans une large mesure : dans sa vie professionnelle, dans sa vie privée, dans son psychisme), reste quand même indépendant : il peut s’affirmer hors de la machine. Il peut prendre une position à l’égard de la machine.

Mais, lorsque la technique entre dans touts les domaines et dans l’homme lui-même qui devient pour elle un objet, la technique cesse d’être elle-même l’objet pour l’homme, elle devient sa propre substance : elle n’est plus posée en face de l’homme, mais s’intègre en lui et progressivement l’absorbe. En cela, la situation de la technique est radicalement différente de celle de la machine. Cette transformation que nous pouvons contempler aujourd’hui est le résultat de ce fait que la technique est devenue autonome.

La Technique ou l’enjeu du siècle, Economica, 2019 (1954), p. 4.

(…) c’est en effet la rupture des groupes sociaux qui permettra les énormes déplacements d’hommes au début du XIXe siècle qui assurent la concentration humaine qu’exige la technique moderne. Arracher l’homme à son milieu, à la campagne, à ses relations, à sa famille, pour l’entasser dans les cités qui n’ont pas encore grandi à la mesure nécessaire, accumuler des milliers d’hommes dans des logements impossibles, dans des lieux de travail insalubres, créer de toutes pièces dans une condition humaine nouvelle un milieu nouveau (on oublie trop souvent que la condition prolétarienne est une création du machinisme industriel), tout cela n’est possible que lorsque l’homme n’est plus qu’un élément rigoureusement isolé ; lorsqu’il n’y a littéralement plus de milieu, de famille de groupe qui puisse résister à la pression du pouvoir économique, avec sa séduction et sa contrainte ; lorsqu’il n’y a déjà presque plus de style de vie propre : le paysan est contraint de quitter sa campagne parce que sa vie y a été détruite.

La Technique ou l’enjeu du siècle, Economica, 2019 (1954), p. 47-48.

Toute recherche économique ou politique était mêlée indissolublement d’une recherche éthique. Au moment où l’on s’aperçoit de l’indépendance de la technique économique, par exemple, on va s’efforcer de maintenir artificiellement cette union. Ainsi l’on conduit la société pour des raisons de pure technique, mais en même temps, parce que l’on se trouve à contre-courant de l’homme, on réintroduit de façon parfaitement absurde toutes les théories morales que l’on veut, qu’il s’agisse des droits de l’homme, du pacte de la S.D.N., de la liberté ou de la justice. Tout cela n’a pas plus d’importance que le parasol enjuponné de la première Mac Cormick. Lorsque ces fioritures morales encombrent par trop le progrès technique, on s’en débarrasse plus ou moins rapidement, avec plus ou moins de formes, mais avec une égale détermination : actuellement nous y sommes.

La Technique ou l’enjeu du siècle, Economica, 2019 (1954), p. 68-69.

Cet homme ne peut plus entendre son voisin parce que son métier est toute sa vie et que la spécialisation de son métier l’a jeté dans un univers fermé : non seulement il ne comprend plus le vocabulaire, mais aussi bien les raisons profondes de l’autre. Et la technique, établissant ainsi les ruptures, recrée les ponts nécessaires ; elle est le pont par-dessus les spécialisations, car elle enfante un type d’homme nouveau qui s’étend, partout et toujours semblable à son reflet, par le canal de ses techniques, et se parle et s’écoute lui-même, obéissant aux moindres signes de l’appareil, confiant dans la même obéissance de l’autre.

La technique est maintenant le lien entre les hommes. C’est par elle qu’ils communiquent, quelles que soient leurs langues, leurs croyances, leurs races ; elle est bien, pour la vie et la mort, le langage universel qui supplée à toutes les déficiences et séparations. Et cela donne la raison profonde de ce grand élan de la technique vers l’universel.

La Technique ou l’enjeu du siècle, Economica, 2019 (1954), p. 121.

Michel Faucheux

La machine de la révolution industrielle est un robot qui introduit une rupture non seulement avec les formes anciennes de la machine mais aussi entre la technique et le monde. Ce qui distingue le robot, en effet, c’est non seulement son autonomisation (tels étaient déjà les automates anciens) mais son autonomie qui s’impose à la société entière. C’est bien la robotisation qui engendre crainte et angoisse sociales, lorsque, par le biais de la mise en place de taches répétitives, l’ouvrier devient le serviteur de la machine, voire un dispositif de cette machine lui-même. La révolution industrielle est bien, en ce sens, une révolution métaphysique qui modifie, inverse, la place de l’homme dans la nature, sa relation à la technique : le règne de l’homme s’efface au profit de celui de la machine.

Norbert Wiener, le Golem et la cybernétique. Éléments de fantastique technologique, Éditions du Sandre, 2008, p. 51-52.

Vouée à l’autonomie de la puissance, obéissant à une logique du “tout est possible”, la technique transforme le réel en objet d’expérimentation. Ainsi, les camps d’extermination nazis obéissent à une logique de laboratoire qui est la logique même d’un système industriel qui autorise toutes les expérimentations et pulvérise la question éthique. On n’a pas assez souligné combien les nazis dans leur entreprise de “Solution finale” tâtonnent, essaient de trouver le meilleur procédé pour tuer les Juifs, font œuvre de chercheurs et d’ingénieurs, testant des camions à gaz, mesurant les effets du Zyklon B à Auschwitz puis transférant la technique du gazage par monoxyde carbone des instituts d’euthanasie allemands vers des chambres à gaz fixes en Pologne. Les nazis ne cessent de procéder à des tests pour mesurer l’efficacité du meurtre, d’abord à petite échelle puis à échelle plus grande. En outre, le projet génocidaire ne se dessine que lentement au terme d’un processus de conception technique qui ne cesse de se préciser tout en poursuivant la radicalité du “tout est possible”.

Norbert Wiener, le Golem et la cybernétique. Éléments de fantastique technologique, Éditions du Sandre, 2008, p. 85-86.

Mais, si la Shoah est le résultat d’un processus de rationalité scientifique et technique, la question est alors : en avons-nous fini avec ce processus, ou parce que nous ne nous attachons pas à l’essence de la technique moderne, ce dernier est-il toujours à l’œuvre dans nos sociétés ? Autrement dit, la barbarie, loin d’être le contraire de la civilisation, ne pourrait-elle en être l’aboutissement ?

Norbert Wiener, le Golem et la cybernétique. Éléments de fantastique technologique, Éditions du Sandre, 2008, p. 92.

Le monde devient étrange parce que l’homme lui devient étranger et accepte son obsolescence. Le projet d’étrangeté est d’abords là, dans ce consentement à l’extermination de soi, qui, sans nul doute, singularise l’espèce humaine par rapport aux espèces animales. Ce consentement à l’extermination conduit à la suspension du sens humain déposé dans le monde et la technique. C’est lui qui procède à l’effacement des traces humaines de l’objet technique et fait naître ainsi l’étrangeté. Le XXe siècle a produit une forme nouvelle, radicale de l’artificiel qui s’autonomise à proportion même où se dissout l’empreinte humaine dans la technique.

Norbert Wiener, le Golem et la cybernétique. Éléments de fantastique technologique, Éditions du Sandre, 2008, p. 126-127.

François Flahault

C’est une erreur de croire que si l’on est rationnel, on n’est pas passionnel. Grâce à leur constitution extrêmement complexe et rigoureuse, les organismes vivent, mais la vie elle-même n’a rien de rationnel, elle se déploie comme une force aveugle, gratuitement, sans autre finalité qu’elle-même. Il en va de même de l’activité économique qui a envahi notre planète. Elle est une forme de vie, elle obéit à une poussée aveugle. Ce n’est pas seulement dans la consommation que les êtres humains cherchent à alléger un sentiment de solitude, à échapper à l’ennui, à combler le vide qui affecte toute conscience de soi. L’entrepreneur ou le financier aussi. Ils raisonnent et calculent, à l’occasion manipulent le consommateur, et ainsi s’enrichissent. Mais leur désir de richesse n’est plus rationnel que l’addition du consommateur. Être riche est une manière de jouir davantage, d’exister davantage dans l’esprit des autres. C’est une forme d’expansion du moi. Et comme le moi peut s’imaginer sans limite, tel un dieu ou un maître du monde, le désir est sans limite.

Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société, Mille et une nuits, 2003, p. 143.

De fait, la pensée occidentale et son idée du soi sont marquées par une réaction typiquement masculine, un déni du fait d’être né d’une femme, une propension à se concevoir comme une substance atemporelle indifférente aux âges de la vie – un “esprit rationnel”. A partir du moment où l’on se pense comme un individu sans âge et sans parents, les relations avec les contemporains deviennent à leur tour moins nécessaires.

Be yourself!” Au-delà de la conception occidentale de l’individu, Mille et une nuit, 2006, p. 59.

La thèse centrale du livre est que le “prométhéisme” ne se réduit pas à ses manifestations les plus évidentes : la frénésie technique et capitaliste, mais qu’il s’enracine également dans les valeurs dont nous sommes le plus fiers : l’idéal de liberté et de progrès, le mouvement d’émancipation de l’individu, la modernité qu’il nous paraît légitime de proposer ou d’imposer aux autres cultures.

Le crépuscule de Prométhée. Contribution à une histoire de la démesure humaine, Mille et une nuit, 2008, p. 23.

Avoir sa place parmi les autres et jouir d’un bien-être relationnel, telle est pour chacun de nous la première forme de bien.

Le bien commun peut donc être défini comme l’ensemble de ce qui soutient la coexistence, et par conséquent l’être même des personnes.

Où est passé le bien commun ?, Mille et une nuits, 2011, p. 114.

On sait toutefois que, au-delà d’un certain niveau de pouvoir d’achat, le sentiment de bien-être ou de bonheur n’augmente plus. Dès lors que le règne des biens marchands ou, ce qui revient au même, celui de l’argent, s’étend au détriment des biens communs, ce qui soutient l’existence et la coexistence se dégrade et le niveau général de bien-être se dégrade.

Où est passé le bien commun ?, Mille et une nuits, 2011, p. 136-137.

Cynthia Fleury

Le Progrès, qui est longtemps allé de pair avec l’affirmation de la personnalité, relève aujourd’hui d’une dynamique plus complexe nécessitant une capacité différente de sublimer. Et trouver les moyens de “sublimer” lorsque plus rien ne semble vous y inviter, est sans doute la gageure de l’individu moderne. Ainsi, atteindre l’âge adulte, c’est assumer la singularité de sa personnalité sans peser sur celle des autres, comprendre que le “souci de soi” passe par la découverte de sa nuisibilité naturelle. Être adulte c’est être soi-même en autolimitant le déploiement de ce “soi-même” ; en un mot, surveiller sa toute-puissance.

Les Pathologies de la démocratie, Le livre de poche, biblio essais, 2015 (2005), p. 124.

En France, avec la montée en puissance des communautarismes – qu’ils soient corporatistes, religieux, ethniques ou culturels -, on a pu observer ces nouveaux réflexes, posés comme la marque même d’individus libres et égaux car les minorités ne prétendent jamais remettre en cause l’idéal démocratique. Au contraire, elles présentent toujours leur opération de captation du droit comme la preuve même de leur attachement à la démocratie, et tentent de modifier de l’intérieur la conception démocratique du droit. Cette “tyrannie des minorités” s’inscrit dans le cadre de la désincorporation de la pensée dont Claude Lefort nous a parlé. Et si elles ont de l’impact, c’est précisément parce que la majorité a perdu de sa légitimité.

Les Pathologies de la démocratie, Le livre de poche, biblio essais, 2015 (2005), p. 177.

Renaud Garcia

Contrairement à l’adage libéral selon lequel “ma liberté s’arrête là où commence celle des autres”, pour l’anarchiste ma liberté ne peut pas être atteinte sans les autres, sans compter sur un autre qui reconnaîtra ma propre liberté. Autrement dit sans une forme minimale de communauté humaine entre lui et moi. Mais, s’il en va ainsi, alors ma liberté n’est pas un point de départ, la jalouse possession d’une monade fuyant toute identification. Elle se donne comme une résultante fragile, jamais assurée. En ce sens, aucun être humain ne saurait être absolument libre : nous ne pouvons accéder qu’à une liberté relative, plus ou moins en fonction du contexte dans lequel nous évoluons. En clair, la liberté est l’assomption de notre dépendance. C’est ainsi que nous sommes faits, vivant en société, et dépendant d’une vaste causalité naturelle qui a force de nécessité. Au lieu de chercher à déconstruire frénétiquement cette réalité, il revient désormais à toutes les bonnes volontés de s’efforcer de construire les contextes institutionnels favorables dans la mesure du possible à notre auto-détermination individuelle et collective.

Le désert de la critique. Déconstruction et politique, L’Échappée, 2015, p. 197.

Agustin Garcia Calvo

Un des plus insignes imbécillités que les Exécutants du Développement ont l’habitude de sortir aux gens qui mettent en doute le Régime est que, sans ce dernier, nous renoncerions au pouvoir des ingéniosités mécaniques, nous perdrions les bénéfices du Progrès. Et ils  font comme s’ils défendaient les machines, comme si c’étaient Eux qui les avaient inventées, alors qu’ils se sont évertués à bousiller tout ce qu’ils pouvaient et ont réduit à l’inutilité de nombreux engins du Progrès de nos grand-pères, surtout par l’introduction de nouveaux gadgets nullement nécessaires, ne répondant à aucun désir des gens. Mais uniquement utiles à leur vente.

La société du Bien-être, Édition le pas de côté, 2014 (1993), p. 69.

David Graeber

Pourquoi la dette ? D’où vient cette étrange puissance de ce concept ? La dette des consommateurs est le sans qui irrigue notre économie. Tous les États modernes sont bâtis sur le déficit budgétaire. La dette est devenue le problème central de la politique internationale. Mais nul ne semble savoir exactement ce qu’elle est, ni comment la penser.

Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir. L’histoire montre que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en des termes de dette – cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui comment un méfait. Les mafieux le comprennent. Les conquérants aussi. Depuis des millénaires, les violents disent à leurs victimes qu’elles leur doivent quelque chose. Au minimum, elles “leur doivent la vie” (expression fort révélatrice), puisqu’ils ne les ont pas tuées.

Dette. 5000 ans d’histoire, Les liens qui libèrent, 2013 (2011), p. 11.

C’est un grand piège du XXe siècle. D’un côté, il y a la logique du marché, où nous nous plaisons à imaginer qu’au départ nous sommes tous des individus qui ne doivent rien aux autres. De l’autre, il y a la logique de l’État, où nous commençons tous avec une dette que nous ne pourrons jamais véritablement rembourser. On nous dit constamment que le marché et l’État sont des contraires, et qu’à eux deux ils représentent les seules vraies possibilités de l’humanité. Mais c’est une fausse dichotomie. L’État a créé le marché. Le marché a besoin de l’État. Aucun des deux ne pourrait se perpétuer sans l’autre, du moins sous des formes qui ressembleraient, même de loin, à celles d’aujourd’hui.

Dette. 5000 ans d’histoire, Les liens qui libèrent, 2013 (2011), p. 90.

Groupe Marcuse

Les dénonciations plus ou moins affolées du risque de surveillance totale ne remontent presque jamais à la racine du problème. Elles ne soulèvent pas ou ne font qu’effleurer le paradoxe fondamental de l’époque moderne : celle-ci s’est définie par la consécration de l’individu contre les communautés traditionnelles et par la volonté de la protéger contre l’arbitraire et les empiètements excessifs de la puissance publique ; pourtant, en ce début de XXIe siècle, l’individu se trouve assiégé probablement comme jamais par l’État et les grandes entreprises, étouffé par le conformisme et dans la quasi-impossibilité pratique de vivre différemment de la majorité, quand bien même il aurait la force ou la chance d’en formuler le désir.

La liberté dans le coma, Éditions La Lenteur, 2012, p. 32.

Après deux siècles de “rationalisation” et de “simplification”, nous n’avons jamais été si pressés et si intranquilles. On entend constamment des gens se lamenter, accuser ce système de ne pas fonctionner assez bien. Alors qu’il fonctionne beaucoup trop bien : il est parvenu à mécaniser nos vies, à nous transformer en marionnettes déambulant au pas de charge dans les villes, où des entreprises brassent toujours plus d’argent en exploitant toujours plus profondément notre psyché, nos désirs et tout ce qui émane de nous, volontairement ou pas.

La liberté dans le coma, Éditions La Lenteur, 2012, p. 142.

Le premier piège, c’est la Commission nationale informatique et liberté, la tristement célèbre CNIL, institution spécialement créée pour neutraliser les velléités d’opposition à l’informatisation de la société. Plus globalement, le recours aux différentes institutions d’État pour se protéger du déferlement techno-bureaucratique est un piège, dans la mesure où celui-ci constitue le noyau du projet de l’État contemporain.

La liberté dans le coma, Éditions La Lenteur, 2012, p. 178.

René Guénon

Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne : ce mot est celui d’« humanisme ». Il s’agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur, et, pourrait-on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre ; les Grecs, dont on prétendait suivre l’exemple, n’avaient jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations utilitaires n’étaient-elles jamais passées chez eux au premier plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes. L’« humanisme », c’était déjà une première forme de ce qui est devenu le « laïcisme » contemporain ; et, en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d’étape en étape, au niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut satisfaire.

La Crise du Monde Moderne, René Guénon, éd. Gallimard folio essais, 1994 (1927), p. 38.

Nous arrivons maintenant à cette conclusion : dans les individus, la quantité prédominera d’autant plus sur la qualité qu’ils seront plus proches d’être réduits à n’être, si l’on peut dire, que de simples individus, et qu’ils seront par là même plus séparés les uns des autres, ce qui, bien entendu, ne veut pas dire plus différenciés, car il y a aussi une différenciation qualitative, qui est proprement à l’inverse de cette différenciation toute quantitative qu’est la séparation dont il s’agit. Cette séparation fait seulement des individus autant d’« unités » au sens inférieur du mot, et de leur ensemble une pure multiplicité quantitative ; à la limite, ces individus ne seraient plus que quelque chose de comparable aux prétendus « atomes » des physiciens, dépourvus de toute détermination qualitative ; et quoique cette limite ne puisse jamais être atteinte en fait, tel est bien le sens dans lequel se dirige le monde actuel. Il n’y a qu’à jeter un regard autour de soi pour constater qu’on s’efforce partout de plus en plus de tout ramener à l’uniformité, qu’il s’agisse des hommes eux-mêmes ou des choses au milieu desquelles ils vivent, et il est évident qu’un tel résultat ne peut être obtenu qu’en supprimant autant que possible toute distinction qualitative ; mais ce qui est encore bien digne de remarque c’est que, par une étrange illusion, certains prennent volontiers cette « uniformisation » pour une « unification », alors qu’elle en représente exactement l’inverse en réalité, ce qui peut du reste paraître évident dès lors qu’elle implique une accentuation de plus en plus marquée de la « séparativité ». La quantité, insistons-y, ne peut que séparer et non pas unir ; tout ce qui procède de la « matière » ne produit, sous des formes diverses, qu’antagonisme entre les « unités » fragmentaires qui sont à l’extrême opposé de la véritable unité, ou qui du moins y tendent de tout le poids d’une quantité qui n’est plus équilibrée par la qualité (…)

Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Gallimard, 1970 (1945), p. 51-52.

Comme nous l’avons dit précédemment, le temps use en quelque sorte l’espace par un effet de la puissance de contraction qu’il représente et qui tend à réduire de plus en plus l’expansion spatiale à laquelle elle s’oppose ; mais dans cette action contre le principe antagoniste, le temps lui-même se déroule avec une vitesse toujours croissante car, loin d’être homogène comme le supposent ceux qui ne l’envisagent qu’au seul point de vue quantitatif, il est au contraire « qualifié » d’une façon différente à chaque instant par les conditions cycliques de la manifestation à laquelle il appartient. Cette accélération devient plus apparente que jamais à notre époque, parce qu’elle s’exagère dans les dernières périodes du cycle, mais en fait elle existe constamment du commencement à la fin de celui-ci ; on pourrait donc dire que le temps ne contracte pas seulement l’espace, mais qu’il se contracte aussi lui-même progressivement ; cette contraction s’exprime par la proportion décroissante des quatre Yugas, avec tout ce qu’elle implique, y compris la diminution correspondante de la durée de la vie humaine. On dit parfois, sans doute sans en comprendre la véritable raison, qu’aujourd’hui les hommes vivent plus vite qu’autrefois, et cela est littéralement vrai ; la hâte caractéristique que les modernes apportent en toutes choses n’est d’ailleurs, au fond, que la conséquence de l’impression qu’ils en éprouvent confusément.
 
     À son degré le plus extrême, la contraction du temps aboutirait à le réduire finalement à un instant unique, et alors la durée aurait véritablement cessé d’exister, car il est évident que, dans l’instant, il ne peut plus y avoir aucune succession. C’est ainsi que « le temps dévorateur finit par se dévorer lui-même », de sorte que, à la « fin du monde », c’est-à-dire à la limite même de la manifestation cyclique, « il n’y a plus de temps » ; et c’est aussi pourquoi l’on dit que « la mort est le dernier être qui mourra » car, là où il n’y a plus de succession d’aucune sorte, il n’y a plus de mort possible.

Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Gallimard, 1970 (1945), p. 157.

Fabrice Hadjadj

(…) comme les adolescents sont désormais dans l’angoisse extrême de ne pas s’insérer dans un monde de concurrence et de consommation, et, même s’ils y arrivent, de n’y trouver que la frénésie du vide, on les console en leur faisant croire que la jeunesse est une valeur absolue, et l’on y croit à son tour, puisque la sagesse antique ne peut que pâlir devant la science innovante.

L’adolescent est devenu le chef de famille : c’est lui qui montrent aux vieux schnocks le fonctionnement du dernier gadget. Mais cette hauteur artificielle est pour lui voiler l’extrême inconsistance de son avenir. Elle ne lui confère aucune autorité vivante, et finit même par le condamner à ne jamais être mûr. Sans vieillard pour lui conter l’existence, il ne lui reste que l’esclavage sur le marché des machines (10 janvier 2016).

Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi), Tallandier, 2017, p. 68.

(…) il ne faut pas chercher bien loin pour s’apercevoir que ledit “système” se nourrit de sa dénonciation dans la mesure où cette dénonciation roule sur le terrain de l’impersonnel. Non seulement elle nous fait esquiver nos responsabilités, mais elle reconduit l’aliénation contemporaine, à savoir, d’après Marx, “le renversement du sujet en objet, et inversement”. La société du spectacle fait spectacle de sa propre critique. La rébellion est son produit phare. La subversion y est subventionnée. Je suis “Nuit debout” pour me coucher le jour. Bien sûr, je casse les vitrine du Grand Capital, sans m’apercevoir que la Casse est essentiellement son domaine, à ce Grand Capital, puisqu’il est le spécialiste de l’obsolescence, de l’assurance bris de glace, de la nouvelle vitrine renaissant de ses tessons jusqu’à se faire virtuelle. – Détruire une machine ne suffit pas à me faire acquérir un savoir-faire. Et voir ma paille dans l’œil de Big Brother n’enlève pas l’écran qui est dans le mien. (19 juin 2016).

Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi), Tallandier, 2017, p. 141.

La machine de jadis pouvait être écrasante, cracher de la fumée et du feu, broyer les hommes dans sa mâchoire, comme un dragon de métal. Elle avait au moins cette loyauté de se montrer comme telle. L’appareil est plus fourbe. Il se présente comme convivial. Il vante son ergonomie. Il parait aussi inoffensif qu’un carnet de notes ou de friandises. Et pourtant il nous lie à un dispositif global bien plus tentaculaire et bien plus monstrueux que les anciennes usines. Et il le fait invisiblement, hypocritement, suavement même, nous n’avons plus lieu de nous en effrayer ni de nous plaindre comme devant un train de laminoirs. Au contraire, nous l’avons presque toujours à la main, comme s’il était la perche qui nous sauve, le chapelet des temps posthistoriques.

Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi), Tallandier, 2017, p. 208.

Il faut désormais beaucoup d’efforts pour ne rien faire. Presque autant que pour faire une chose. Nous évoluons dans un monde où l’on ne fait plus guère (notamment avec les mains) sans pour autant ne rien faire du tout (notamment avec ses yeux). Sans cesse il faut suivre le flux de l’information, manipuler des données, dérouler des slides, devenir un smiley “personnalisé” grâce à Bitmoji… Entre se tourner les pouces et jouer des pouces sur son écran tactile, la frontière est mince, sinon absente, et il n’est pas rare qu’une frénésie de recherches sur Internet corresponde après coup à ce qui équivaut assez exactement au néant. Nous oscillons sans cesse entre des travaux vides et des divertissements épuisants, entre une activité virtuelle et un sommeil agité, entre des bureaux qui se voudraient ludiques et des dancings qui ressemblent à des usines. Sysiphe nous apparaît chanceux, qui du moins éprouvait son corps contre la solidité de la pierre. Voilà pourquoi il s’avère de plus en plus nécessaire de faire un pas de côté, ou de réapprendre à ne rien faire pour recommencer à faire quelque chose…

Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi), Tallandier, 2017, p. 269.

Byung-Chul Han

Le smart power d’apparence libérale et bienveillante, ce pouvoir qui aiguillonne et qui séduit, est plus efficace que le pouvoir qui prescrit, menace et interdit. Son symbole est le bouton Like. On se soumet à la domination quand on consomme et quand on communique, et quand on clique sur le bouton Like. Le néolibéralisme est le capitalisme du “J’aime”.

Psychopolitique. Le libéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir, Circé, 2016 (2014), p. 27.

Ivan Illich

Plus que la soif de carburant, c’est l’abondance d’énergie qui mène à l’exploitation. Pour que les rapports sociaux soient placés sous le signe de l’équité, il faut qu’une société limite d’elle-même la consommation d’énergie de ses plus puissants citoyens. La première condition en est une technique économe en énergie, même si celle-ci ne peut garantir le règne de l’équité.

Énergie et équité, Arthaud Poche, 2018 (1975), p.14.

Si l’on concède au système de transport plus d’un certain quantum d’énergie, cela signifie que plus de gens se déplacent plus vite sur de plus longues distances chaque jour et consacrent au transport de plus en plus de temps. Chacun augmente son rayon quotidien en perdant la capacité d’aller son propre chemin. On constitue d’extrêmes privilèges au prix d’un asservissement général. En une vie de luxueux voyages, une élite franchit des distances illimitées, tandis que la majorité perd son temps en trajets imposés pour contourner parkings et aérodromes. La minorité s’installe sur des tapis volants pour atteindre des lieux éloignés que sa fugitive présence rend séduisants et désirables, tandis que la majorité est forcée de travailler plus loin, de s’y rendre plus vite et de passer plus de temps à préparer ce trajet ou à s’en reposer.

Énergie et équité, Arthaud Poche, 2018 (1975), p.33.

Dominique Janicaud

De même que ce n’est pas au bourreau de décider qui il va exécuter, mais seulement comment il fera fonctionner la machine qu’on lui a confiée – fût-elle aussi compliquée que celle de La colonie pénitentiaire -, tout technicien attend qu’on lui confie l’exécution d’une tâche qui relève de sa compétence, ne se reconnait qu’une responsabilité ainsi définie et segmentée, déliant d’avance son sort des choix, jugements et usages qui prendront le relais de son travail. Certes, il y a des techniciens de la domination: militaires, militants, spécialistes de tous ordres. Mais la neutralité technicienne se rabat sur l’agressivité de chacune de ces activités pour y faire fonctionner la dénégation en question. “Je ne suis qu’un soldat, j’applique les ordres des politiques. Et d’ailleurs, ma tâche est de plus en plus technique”, dira le militaire. Et il aura “raison”. Le militant, le spécialiste feront, de même, humblement référence à la direction du Parti ou de l’Organisation ; et ils n’auront pas tort.

La puissance du rationnel, Gallimard, 1985, p. 94.

Une humanité qui n’a plus d’autre horizon que l’accumulation de performances quantitatives ou l’accroissement purement technique de ses capacités physiques et mentales s’affaisse, perd tout ressort, n’est même plus à la hauteur de ce que fut pendant des siècles le genre humain au quotidien, pauvre et simple, luttant pour un lendemain digne.

L’homme va-t-il dépasser l’humain?, Bayard, 2002, p. 90.

L’utopie d’un dépassement de l’humain est grosse d’inhumanité. Le stalinisme a été une utopie (celle d’un homme entièrement nouveau), le nazisme aussi (l’utopie d’une humanité radicalement pure et martialement invincible). Le technicisme est une autre utopie, apparemment neutre, mais à la longue plus dangereuse encore peut-être, parce qu’elle ne cesse de renouveler ses attraits et d’en déguiser les enjeux sous des satisfactions immédiates dont les conséquences réelles sont masquées.

L’homme va-t-il dépasser l’humain?, Bayard, 2002, p. 91-92.

Ernst Jünger

Quand des colonies se forment, comme chez les éponges, la sécurité augmente, tandis que diminue la liberté des individus intéressés. Lorsqu’il arrive, comme chez les insectes vivant en société, que la division du travail et son organisation fassent progresser l’économie jusqu’à un degré qui permet d’amonceler des réserves, cette richesse est achetée au prix de sacrifices surprenants. L’ouvrière est une femelle atrophiée, le produit d’une réduction ; le massacre des faux-bourdons est un modèle pour l’application impitoyable de la raison d’État.

L’état universel, tel Gallimard, 2018 (1960), p.51.

Quand donc l’État, et avec lui la pensée organisatrice, prend de la puissance, comme les hommes et les peuples le voient se produire de nos jours, les uns surestiment, les autres sous-estiment les dangers de cette évolution. Ils consistent moins dans la menace physique contre les peuples et les individus qui les composent – menace évidente, il est vrai – que dans les périls courus par l’espèce en tant que telle, et surtout du fait qu’elle est atteinte dans son caractère distinctif, le libre arbitre.

L’état universel, tel Gallimard, 2018 (1960), p.69.

Ludwig Klages

Nous ne nous trompions pas en suspectant le ” progrès” d’absurdes appétits de puissance, et nous voyons que la démence destructrice n’est pas dénuée de méthode. Sous couvert de l'”utile”, du “développement économique”, de la “culture”, il vise en vérité la destruction de la vie. Il l’affecte dans toutes ses manifestations, en défrichant des forêts, en rayant des espèces animales de la carte, en supprimant les peuples primitifs, en recouvrant et défigurant le paysage sous le vernis de l’industrialisation, et en avilissant les êtres vivants qu’il épargne, ainsi du “bétail d’abattoir” réduit au rang de simple marchandise, objet hors la loi d’une rapacité sans limite. Et à son service se trouve l’ensemble de la technique et le champ autrement plus vaste de la science.

L’Homme et la Terre – un appel à réflexion, RN Éditions, 2016 (1913), p. 44.

La plupart des gens ne vivent pas, ils ne font qu’exister, s’usant comme esclaves du “travail” telles des machines au service de grandes usines, s’en remettant aveuglement au délire numérique des actions et des fondations comme esclaves de l’argent, pour finir comme esclaves des enivrantes distractions de la grande ville ; il n’en ressentent pas moins sourdement la faillite et la morosité croissante. Jamais encore l’insatisfaction ne fut aussi importante et vénéneuse.

L’Homme et la Terre – un appel à réflexion, RN Éditions, 2016 (1913), p. 48.

Leopold Kohr

En effet, il n’y a pas de mal sur Terre qui ne puisse être résolu concrètement à petite échelle, et, à l’inverse, il n’y a pas de mal sur Terre qu’on ne puisse maitriser autrement qu’à petite échelle. Avec la taille, tout se fragilise, y compris la vertu, parce que, comme cela va devenir de plus en plus évident, le seul problème du monde n’est pas la faiblesse mains la taille excessive ; et pas ce qui est trop grand, quoi que cela puisse être, mais bien la taille excessive en elle-même. C’est pourquoi à travers les unions ou l’unification, qui élargissent le corps et la taille du pouvoir, on ne peut rien résoudre. Au contraire, la possibilité même de trouver des solutions disparait à la vitesse à laquelle l’union avance. Et pourtant, tous nos efforts collectifs semblent être dirigés vers un seul but idéaliste – l’unification. Ce qui, bien sûr, est une possibilité : la possibilité d’un effondrement spontané.

L’effondrement des puissances, RN, 2018 (1957), p. 120-121.

Avec le fait que la société moderne soit complétement absorbée dans la tâche de survivre physiquement à la foule étouffante qu’elle a créée, il n’est pas surprenant qu’elle considère les accomplissements dans le champ des sciences sociales, la technologie, l’hygiène et ainsi de suite, comme l’accomplissement ultime de la civilisation. Mais la civilisation n’a rien à voir avec cela. Les canalisations, les chaudières et les salles de bains sont essentielles et utiles au confort matériel et la vitalité collective, mais elles ne sont pas des monuments produits par ce que nous appelons culture.

L’effondrement des puissances, RN, 2018 (1957), p. 167-168.

Comme il a déjà été souligné, ce n’est pas un système économique particulier qui est fautif, mais la taille économique. Ce qui dépasse certaines limites se met à souffrir du problème insolvable posé par des proportions ingérables. Quand cela arrive à une communauté, ses problèmes ne se contentent pas seulement d’augmenter plus vite que la croissance ; ils sont d’un nouveau genre, et ne proviennent plus du fait de vivre mais du fait de croitre. Au lieu que la croissance serve la vie, la vie doit maintenant servir la croissance, ce qui pervertit le sens même de l’existence.

L’effondrement des puissances, RN, 2018 (1957), p. 197.

Pierre Legendre

Il a été dit que l’homme n’est pas un animal achevé. L’ennui avec un tel constat, c’est qu’il justifie la pensée de s’enivrer d’évolution, en esquivant la question de l’identité : qui suis-je dans le troupeau social, en cette addition de minuscules instants appelée le présent, et vers quel futur sommes-nous tous entraînés, ficelés ensemble par des institutions – par des institutions qui nous survivent ?

Vivre, c’est s’embarquer sans savoir où l’on va. Il faudra, pour reconnaître les illusions d’aujourd’hui, les leçons tirées par ceux qui nous suivent. L’histoire ne livre ses clés que dans l’après-coup.

Ainsi, le passé englouti rend possible d’aborder sans esbroufe un état présent des choses. Et mieux vaut le plus souvent l’intuition du tragique dans l’histoire par les éclairs d’un artiste, plutôt que les théories explicatives entassées qui disputent sur les erreurs d’hier. Errante dans la forêt des hypothèses, la science politique comptabilise les épisodes de la Mondialisation ratée du défunt marxisme-léninisme. Mais il faut la concision du dessinateur-caricaturiste pour toucher au vrai du vrai, à l’énigmatique promesse d’un Paradis planétaire : Marx dans le lit conjugal s’éveillant d’un cauchemar et disant à sa femme : « Je viens de rêver que j’avais inventé le Bonheur, et tout à coup il y avait du sang partout! ».

Dominium Mundi, Éditions Mille et une nuits, 2007, p. 8.

Le Management a pris possession de la planète. Le christianisme occidental avait anticipé l’organisation ultramoderne en posant le principe : “L’Église n’a pas de territoire.” Aujourd’hui, la Démocratie unie au Management sans frontières lui fait écho.

Le marché universel réalise le rêve des conquistadors de l’Amérique : “un Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.” La Bourse en continu accomplit ce miracle.

Dominium Mundi, Éditions Mille et une nuits, 2007, p. 21.

Le Management a promu la convivialité rentable, la société souriante et ludique. Mais la passion cérémonielle demeure, pathétique, indéracinable, partout sur la planète.

“Liturgies, publiques ou privées, sont des dépenses inconditionnelles et improductives” (Bataille). Elles témoignent que l’humain ne peut vivre selon les critères de la plate utilité.

La vision gestionnaire de la marche du monde n’a pas aboli le regard mythologique, les prières adressées à l’infini, la profusion des textes sacrés, les tabous protecteurs.

Dominium Mundi, Éditions Mille et une nuits, 2007, p. 59.

Qui est le maître du monde? C’est le temps. Qu’est-ce que l’autorité? C’est d’abords le temps. Voilà qui est contesté. D’abords, au plan subjectif, et au plan institutionnel, on s’attaque aux constructions millénaires du principe généalogique. Il n’y a plus ni père ni mère, etc. La mêlée générale narcissique des petits nouveaux enfers familiaux… La généalogie et l’autorité dans les systèmes familiaux, c’est tout simplement à la base la reconnaissance que le temps passe, qu’il y a la vie et la mort, et que s’il y a des parents et des enfants, c’est parce qu’il y a la succession des générations. Et ça, toute l’humanité a compris cela jusqu’à présent. Mais voilà que les Occidentaux prétendent abolir cela.

Vues éparses, Mille et une nuits, 2009, p. 87.

La Fabrique de l’homme n’est pas une usine à reproduire des souches génétiques. On ne verra jamais gouverner une société sans les chants et la musique, sans les chorégraphies et les rites, sans les grands monuments religieux ou poétiques de la Solitude humaine.

La fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, 1997.

Alasdair MacIntyre

En d’autres termes, la classe des vertus en inclut au moins certaines, telle la tempérance, qui sont perçues comme agréables et reconnues comme utiles par ceux qui les possèdent, mais qui peuvent tout aussi bien paraitre désagréables, voire nocives, non seulement à ceux qui possèdent les vices correspondants, mais aussi à ceux dont les buts sont tels qu’il leur est utile que les autres possèdent ces vices. Ainsi, il est très agréable et utile à ceux qui font commerce de biens de consommation que les autres soient des consommateurs immodérés. Leur propre vice d’avidité leur rend agréable et utile le vice d’intempérance chez les autres.

L’homme, cet animal rationnel dépendant, Tallandier, 2020 (1999), p.126-127.

Marcel Mauss

Il ne faut pas souhaiter que le citoyen soit, ni trop bon et trop subjectif, ni trop insensible et trop réaliste. Il faut qu’il ait un sens aigu de lui-même mais aussi des autres, de la réalité sociale (y a-t-il même, en ces choses de morale, une autre réalité ?). Il faut qu’il agisse en tenant compte de lui, des sous-groupes, et de la société. Cette morale est éternelle; elle est commune aux sociétés les plus évoluées, à celles du proche futur, et aux sociétés les moins élevées que nous puissions imaginer. Nous touchons le roc.

Nous ne parlons même plus en termes de droit, nous parlons d’hommes et de groupes d’hommes parce que ce sont eux, c’est la société, ce sont des sentiments d’hommes en esprit, en chair et en os, qui agissent de tout temps et ont agi partout.

Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, L’Année sociologique, 1922-1923.

Walter Benn Michaels

L’inconvénient de la diversité n’est donc pas seulement qu’elle ne résoudra pas le problème de l’inégalité économique; c’est qu’elle va jusqu’à nous masquer l’existence même du problème. Pour la droite, naturellement, il n’est pas évident qu’il y ait là un problème: selon elle, l’inégalité économique n’est pas tant une question politique qu’une sorte de fait de nature – qu’il soit temporaire (quand l’économie de marché aura triomphé, elle disparaîtra) ou permanent (il fait bien que les gens paient le prix des mauvais choix qu’ils font). Quoi qu’il en soit, il n’y a pas là de quoi faire toute une histoire (car enfin, aujourd’hui, même les plus pauvres ont la télévision! Il y a cent ans, qui avait la télévision? Personne!). Quant à la gauche, comme nous avons déjà eu l’occasion de le faire remarquer, elle s’attache à attribuer aux pauvres des identités: elle en fait des Noirs, des Latino-Américains ou des femmes, les considère comme des victimes de la discrimination et soutient que, dans un monde sans discrimination, il n’y aurait plus d’inégalité. Dès lors, au lieu de débattre sur l’inégalité, nous débattons sur les préjugés et le respect ; or, étant donné la rareté des défenseurs des préjugés et les détracteurs du respect, nous nous retrouvons à ne plus débattre du tout.

La diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009 (2006), p. 72.

Jean-Claude Michéa

La crise de ce qui s’appelait autrefois l'”École républicaine” n’est pas séparable de celle qui affecte désormais la société moderne dans son ensemble. Elle participe, à l’évidence, du même mouvement historique qui, par ailleurs, défait les familles, décompose l’existence matérielle et sociale des villages et des quartiers, et d’une façon générale emporte progressivement avec lui toutes les formes de civilité qui, il y a quelques décennies encore, marquaient une part importante des rapports humains. Ce constat, en lui-même tout à fait banal, risquerait cependant de demeurer sans conséquences (ou même de conduire à des conséquences ambigües), si nous ne parvenions pas, en même temps, à saisir la nature de cette société moderne, c’est-à-dire à comprendre quelle logique préside à son mouvement. C’est alors seulement qu’il sera possible de mesurer à quel point les présents progrès de l’ignorance, loin d’être l’effet d’un dysfonctionnement regrettable de notre société, sont devenus au contraire une condition nécessaire de sa propre expansion.

L’enseignement de l’ignorance – et ses conditions modernes, Climats, 2006 (1999), p. 14-15.

Quant à la l’élimination de toute common decency, c’est-à-dire à la nécessité de transformer l’élève en consommateur incivil et, au besoin, violent, c’est une tâche qui pose infiniment moins de problèmes. Il suffit ici d’interdire toute instruction civique effective et de la remplacer par une forme quelconque d’éducation citoyenne, bouillie conceptuelle d’autant plus facile à répandre qu’elle ne fera, en somme, que redoubler le discours dominant des médias et du show-biz ; on pourra de la sorte fabriquer en série des consommateurs de droits, intolérants, procéduriers et politiquement corrects, qui seront, par là même, aisément manipulables tout en présentant l’avantage non négligeable de pouvoir enrichir à l’occasion, selon l’exemple américain, les grands cabinets d’avocats.

L’enseignement de l’ignorance – et ses conditions modernes, Climats, 2006 (1999), p. 48-49.

Ce droit de tous sur tout (“prenez vos désir pour des réalités”) a, évidemment, pour corrélat logique – nul n’étant disposé à céder sur son propre désir – le droit de tous à se plaindre de tout. C’est la raison pour laquelle le projet d’un monde, où chacun aurait le droit de “vivre sans temps morts et de jouir sans entraves”, porte inévitablement avec lui son complément pratique : la “guerre de tous contre tous par avocats interposés”, guerre qui n’en est encore qu’à ses débuts, mais n’est déjà plus seulement américaine. Quand donc la tyrannie du politiquement correct en vient à se retourner contre la tyrannie du plaisir (alors même que l’univers médiatique exhibe quotidiennement l’unité dialectique des deux, par exemple la chasse aux pédophiles et la promotion simultanée des Lolitas), on assiste au spectacle étrange de Mai 68 portant plainte contre Mai 68, du Parti des conséquences mobilisant ses ligues de vertu pour exiger l’interdiction de ses propres prémisses.

Avant-propos, in Christopher Lasch, Culture de masse ou culture populaire? , Climats 2011 (2001), p. 20.

Si donc, pour telle ou telle raison, le prolétariat indigène ou la paysannerie locale en venait à décevoir les espérances intellectuelles qui s’étaient religieusement portées sur eux, un autre groupe élu ne manquerait pas de prendre aussitôt la relève, qu’il s’agisse des immigrés, de la jeunesse, des femmes, du lumpenprolétariat, ou même, comme chez Judith Butler, des drag-queens. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tant d’intellectuels de gauche en concluent si allégrement, aujourd’hui, que le “peuple n’existe pas’ (ce qui les dispense, au passage, d’avoir à s’interroger plus longuement sur les racines réelles de leur mode de vie privilégié). Entendons par là que seuls importent à leurs yeux la Théorie juste et ses gardiens autoproclamés.

Notre ennemi le capital, Climats, 2017, p. 225.

Lewis Mumford

Avec l’invention de la méthode scientifique et des procédés dépersonnalisés de la technique moderne, l’intelligence froide, qui est parvenue comme jamais auparavant à maîtriser les forces de la nature, domine déjà largement toute activité humaine. Pour survivre dans ce monde, l’homme lui-même doit s’adapter complètement à la machine. Les types d’humains réfractaires à l’adaptation, comme l’artiste ou le poète, le saint ou le paysan, seront soit remodelés, soit éliminés par la sélection sociale. Toutes les formes de créativité associées à la religion et à la culture du Vieux Monde disparaîtront. Devenir plus humain, pousser plus loin l’exploration des profondeurs de la nature de l’homme, rechercher le divin, tout cela ne concernera plus l’homme mécanisé.

Poussons plus loin cette hypothèse. L’intelligence voyant son hégémonie établie par la méthode scientifique, l’homme appliquera à tous les organismes vivants, et par-dessus tout à lui-même, les règles qu’il a appliquées au monde matériel. Ayant pour seuls buts l’économie et la puissance, il créera une société n’ayant d’autres qualités que celles qui peuvent être intégrées dans une machine. La machine est en fait précisément cette part de l’organisme qui peut être conçue et contrôlée par la seule intelligence. En prenant pour modèle le fonctionnement régulier de la machine, l’intelligence produira une société semblable à celles de certains insectes, qui sont demeurées stables pendant soixante millions d’années : car une fois que l’intelligence a mis au point un mode de fonctionnement, elle ne permet aucune déviation par rapport à cette solution parfaite.

Les transformations de l’homme, L’encyclopédie des nuisances, 2008 (1956), p. 158.

Comment expliquer que notre époque se soit livrée si facilement aux contrôleurs, aux manipulateurs, aux conditionneurs d’une technique autoritaire ? La réponse à cette question est à la fois paradoxale et ironique. La technique actuelle se distingue de celle des systèmes autoritaires du passé, ouvertement brutaux et déficients, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. C’est en s’acquittant progressivement de cette promesse démocratique que notre système a acquis une emprise totale sur la communauté tout entière, qui menace d’annihiler tous les autres vestiges de la démocratie.

Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. D’après les termes du contrat social démocratico-autoritaire, chaque membre de la communauté peut prétendre à tous les avantages matériels, tous les stimulants intellectuels et émotionnels qu’il peut désirer, dans des proportions jusqu’à là inimaginables, même pour une minorité restreinte : nourriture, logement, transports rapides, communication instantanée, soins médicaux, divertissements et éducation. Mais à une seule condition : que l’on exige rien que le système ne puisse pas fournir, mais encore que l’on accepte tout ce qui est offert, dûment transformé et produit homogénéifié et uniformisé, dans des proportions exactes qu’exige le système, et non la personne. Si l’on choisit le système, aucun autre choix n’est possible. En un mot, si nous abdiquons notre vie au départ, la technique autoritaire nous rendra tout ce qui peut être calibré mécaniquement, multiplié quantitativement, manipulé et amplifié collectivement.

Technique autoritaire et technique démocratique, 1963, publié dans Notes et Morceaux choisi n°11 – Orwell et Mumford. La mesure de l’homme, La Lenteur, 2014, p. 117.

Dans tous les processus organiques, la qualité est aussi importante que la quantité, et trop est aussi néfaste pour la vie que trop peu. Aucune espèce ne peut exister sans l’aide et le soutien constants de milliers d’autres organismes vivants, chacun obéissant à sa propre structure de vie, suivant le cycle convenu de naissance, croissance, dégénérescence et mort. Si une créature faible, désarmée et vulnérable telle que l’homme est parvenue à régner sur la création, c’est parce qu’il a su mobiliser volontairement toutes ses capacités personnelles, y compris ses dons de compassions, de loyauté envers le groupe, d’amour et de dévouement parental. Ces dons lui garantissaient le temps et l’attention nécessaires pour enrichir son intelligence et transmettre à sa descendance ses traditions spécifiquement humaines.

L’héritage de l’homme, publié dans Notes et Morceaux choisi n°11 – Orwell et Mumford. La mesure de l’homme, La Lenteur, 2014 (1974), p. 138.

Pour universaliser ses méthodes et ses buts, la mégamachine moderne cherche désormais à imposer aux populations qui prolifèrent dans le monde entier une production et une consommation de masse illimitées. Mais il devrait être évident que cette société d’abondance est condamné à périr étouffée sous ses déchets, à moins qu’une intervention humaine délibérée et vigilante n’exige de tout ce système de production, de consommation et de reproduction qu’il s’astreigne à l’épargne, à la modération et à la retenue humaine. Les seules ressources susceptibles de s’accroitre indéfiniment sont celles qui nourrissent, stimulent et étendent les fonctions supérieures de l’esprit.

L’héritage de l’homme, publié dans Notes et Morceaux choisi n°11 – Orwell et Mumford. La mesure de l’homme, La Lenteur, 2014 (1974), p. 138.

Francis O’Gorman

Le désir fébrile de la modernité capitaliste est d’oublier. De tirer un voile sur les récits que nos cultures ont hérité du passé, sur les productions et les réalisations que nous ont léguées nos prédécesseurs, ainsi que sur les identités forgées par le le temps, leur préférant les succès matériels et intellectuels censés être à venir.

La mémoire oubliée, Éditions du Rocher, 2020 (2017), p. 18.

La télégraphie a transformé le monde, démontrant à quelle vitesse les changements pouvaient se produire, avec quelle rapidité pouvaient être communiquées des nouvelles aussi bien que des instructions. Plus généralement, elle a préparé hommes et femmes à s’occuper avant tout de ce qui allait venir, à désigner comme “dépassé” ce qui n’était que “récent”, à concevoir le prochain message comme le plus important, et le dernier comme devant être mis à jour.

La mémoire oubliée, Éditions du Rocher, 2020 (2017), p. 63-64.

La modernité comme expérience vécue réside dans l’attente fervente et le désir (souvent financièrement intéressé) du changement, ainsi que dans l’angoisse qu’il mène à l’échec. Elle est héritière des révolutions et croit à l’épuisement du passé.

La mémoire oubliée, Éditions du Rocher, 2020 (2017), p. 68.

Que peut obtenir un dissident de la foi en l’avenir, quelqu’un qui espère trouver des valeurs pérennes et une identité assurée dans ce que le passé a produit de meilleur, face à une culture contemporaine qui privilégie la différence, mais seulement sous certaines conditions, et, de toute manière, fait en sorte qu’il soit difficile de déterminer exactement ce qui est réellement différent ?

La mémoire oubliée, Éditions du Rocher, 2020 (2017), p. 143.

Pier Paolo Pasolini

Tout le monde fait semblant de ne pas voir (ou peut-être ne voit réellement pas) quelle est la vraie nouvelle réaction ; et, ce faisant, tout le monde lutte contre la vieille réaction qui la dissimule.

Les écrits corsaires, Champs Flammarion, 2018 (1975 / article original 1973), p. 57.

Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysanne, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leur modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la “tolérance” de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toutes l’histoire de humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. Les routes, la motorisation, etc., ont désormais uni les banlieues au centre, en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution des mass media a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche de cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et – comme je le disais – elle a imposé ses modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un “homme qui consomme” mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles.

Les écrits corsaires, Champs Flammarion, 2018 (1975 / article original 1973), p. 62-63.

Majid Rahnema

Toutes les sociétés vernaculaires développent en leur sein des mécanismes destinés, d’une part, à contenir l’envie et la convoitise, de l’autre, à maintenir une tension positive entre ce qu’il est individuellement possible de vouloir et d’avoir et ce qu’il est collectivement possible et raisonnable de produire. Cette tension leur a permis de développer leurs capacités productives dans les limites raisonnables, sans qu’il y ait rupture entre les besoins et les ressources. Elle a favorisé la mise en place de tout un faisceau d’équilibres de traditions, de coutumes et de croyances destinés à maintenir la cohésion sociale, par exemple en faisant en sorte qu’imperceptiblement soit contenue toute impulsion de convoitise ou qu’elle ne nuise jamais aux liens de solidarité communautaire.

Le nouveau langage des besoins a constitué une menace puissante à ces mécanismes protecteurs du corps social, puisqu’il est au service de cette prolifération, qu’on dirait cancéreuse, de besoins induits dont souffrent aujourd’hui la plupart des sociétés dites en transition. Le coup de grâce étant donné à la pauvreté conviviale le jour où ce nouveau langage sera totalement intériorisé par des populations sevrées de leur propre champs vital et symbolique.

Quand la misère chasse la pauvreté, Actes sud, 2004, p. 247.

Baptiste Rappin

Les temps contemporains se caractérisent par un double mouvement chiasmatique de DEVENIR-MONDE DES ORGANISATIONS et de DEVENIR-ORGANISATION DU MONDE : l’expression “MOUVEMENT PANORGANISATIONNEL” réunit ces deux dimensions sous son étendard. L’organisation est le SITE de notre époque : nul lieu sans organisation, nul collectif qui ne prenne la forme d’une organisation. L’être-au-monde du XXIe siècle est un ETRE-JETE-DANS-LES-ORGANISATIONS.

Au fondement du Management. Théorie de l’Organisation. Volume 1, Ovadia, 2014, p. 31.

Le mouvement panorganisationnel mène à son terme ce que l’Église initia, puis l’entreprise poursuivit, sans que toutefois ces deux tentatives ne parvinssent à leur but : LA RÉALISATION DE L’UNIVERSALITÉ EN ACTE, LE RETRAIT DE TOUTE PUISSANCE, LE MONDE ENFIN PLEINEMENT UNIFIÉ à travers le processus d’arraisonnement managérial. Le constat du devenir-monde des organisations montre que le mouvement de dilatatio touche à sa fin ; les efforts doivent se concentrer sur le mouvement de purgatio, sur la lutte contre l’hérésie, sur le devenir-organisation du monde, c’est-à-dire sur l’ensemble des éléments opaques, traditionnels ou subversifs qui rechignent à se transformer en organisation : le management est alors l’arme de la conversion, ses techniques et son idéologie assurant la métamorphose des tribus, des familles, des institutions, des groupes… en autant d’organisations.

Au fondement du Management. Théorie de l’Organisation. Volume 1, Ovadia, 2014, p. 188-189.

Sommés de devenir compétents, sans savoir ce que cela peut bien vouloir au juste signifier, nous nous plions à des référentiels qui décomposent notre identité en modes opératoires qu’il suffira de répliquer sur des postes dont les singularités et les propriétés importent peu. Les métiers disparaissent au profit des emplois, ou peuplent les musées dans lesquels ils cohabitent avec les vestiges du patrimoine, triste et implacable signe d’une identité plus momifiée que vivante, navrant symbole d’une culture dont aucun fruit ne saurait être récolté, affligeante marque de la paralysie de la transmission entre générations. Mobilité, nomadisme, flexibilité, malléabilité : le développement des compétences se paie de la perte de toute substance, de toute attache et de toute mémoire. La “gestion des ressources humaines”, quelle haïssable expression!, est précisément la fonction organisationnelle où se joue la déconstruction de l’identité qu’elle perpètre au nom de la performance et du bien-être.

Au régal du Management. Le Banquet des simulacres, Ovadia, 2017, p. 27-28.

Parmi la population des experts, les managers prennent une part de plus en plus importante, suivant en cela la tendance générale du monde postmoderne : près de 20% des étudiants du monde occidental peuplent en effet les filières des cursus supérieurs en management et sciences des organisations. Formulons-le en d’autres termes : en France, près d’une personne sur cinq ne produit rien, mais contrôle et évalue le travail des autres.

Au régal du Management. Le Banquet des simulacres, Ovadia, 2017, p. 69.

Olivier Rey

Le plus inquiétant dans le développement scientifico-technologique ne tient pas aux dangers externes toujours mis en avant, aussi immenses soient-ils : pollutions, dérèglements divers et variés, catastrophes écologiques. Mais à un risque interne : le véritables vertige, c’est le risque d’involution que porte en elle la puissance rationnelle quand, au lieu de civiliser l’inconscient, c’est-à-dire l’infantile en nous, au lieu d’apprivoiser les fantasmes, elle se met à leur service.

Une folle solitude. Le fantasme de l’homme auto-construit, Seuil, 2006, p. 171.

Jean-Jacques Rousseau

La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement.

Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.

Du contrat social. Ou Principes du droit politique, 1762.

Ernesto Sabato

La massification supprime les désirs individuels, car le Super-Etat a besoin d’hommes-choses, interchangables, telles les pièces d’une machine. Et, dans le meilleur des cas, il permettra les désirs collectivisés, la massification des instincts : il construira de gigantesques stades où les instincts des masses iront exposer chaque semaine en un seul cri, avec une régularité de métronome. Au moyen du journalisme, de la radio, du cinéma et du sport, le peuple, abruti par la routine, pourra laisser libre cours à une sorte de pan-onirisme, contribuer à la réalisation collective d’un Grand Songe. De sorte que quand les hommes sortiront des usines où ils sont dejà esclaves de la machine, ce ne sera que pour retomber dans les filets d’illusions magnifiques créées par d’autres machines : celles des rotatives, des radios et des projecteurs.

Ainsi achèvera de s’accomplir l’homme de la Renaissance. La machine et les sciences qu’il a lancées à l’assaut du monde extérieur pour le dominer et le conquérir, se retournent désormais contre lui, pour le dominer et le conquérir lui, comme s’il n’était qu’un objet, et rien de plus.

Hommes et engrenages, RN, 2019 (1951), p. 87.

Sénèque

Rien, donc, n’a plus d’importance que d’éviter de suivre, comme le font les moutons, le troupeau de ceux qui nous précèdent, nous dirigeant non pas où il faut aller, mais où il va. Et pourtant rien ne nous empêtre dans de plus grands maux que de nous régler sur les bruits qui courent, dans l’idée que le meilleur c’est ce qui est généralement reçu et c’est de vivre non selon la raison mais par imitation, ce dont nous avons moult exemples. De là vient un tel amoncellement de gens les uns sur les autres.

La vie heureuse, GF Flammarion, p. 46.

Philippe Soual

Le nécessaire es un instrument du Bien. Le mauvais chef d’État est celui qui ignore “la différence qui existe entre le nécessaire et le Bien” (République, VI, 493 c), donc la transcendance du Bien par rapport à la nécessité autant qu’à la justice. Le bon chef d’État est celui chez qui c’est la contemplation du Bien qui éclaire et qui commande toute décision qui porte sur la production, sur la technè et le travail, bref sur l’économie.

L’homme incarné, Artège Lethielleux, 2019, p. 86.

La technique ancienne était pour beaucoup une technique du vivant, une mise en forme d’un vivant, de sorte que son “produit” était immédiatement utilisable dans l’espace terrestre. Par exemple, l’homme qui a dompté un cheval et l’a ferré peut l’utiliser sur le sol naturel. En revanche, la technique nouvelle est une technique de la machine, du non-vivant, de sorte que ses machines requièrent la construction d’un milieu artificiel adapté à elles. D’un côté, on a une chose qui est utilisable dans l’espace terrestre et dans un système qui est lui-même une partie de cet espace ; de l’autre, on a une chose qui n’est utilisable que dans un espace artificiel, et non pas hors du système.

La maison de l’homme moderne est un lieu pleinement artificiel, qui le fait exister sur un mode séparé.

L’homme incarné, Artège Lethielleux, 2019, p. 158.

L’essence de la technique moderne consiste à tout abaisser au rang de “matière première” : l’étant est destitué, il est devenu une simple matière première , de sorte que c’est à nous qu’il revient d’en faire un “quelque chose”, un corps complet, par notre savoir-faire. Dans notre délire démiurgique nous tendons à tout voir comme une simple “matière première”, en nous glorifiant d’avoir su en faire quelque chose de fini et d’utile.

L’homme incarné, Artège Lethielleux, 2019, p. 173.

Deux écueils sont devant nous : l’illimité seul et la limite seule. D’un côté, l’illimité, c’est l’absence de délimitation, mais ce qui est non-délimité n’est pas (un champ, pour exister, a une limite, laquelle en fait “ce champ-ci”). De l’autre, la limite donne l’existence, mais comporte le danger de fixation en elle. Le secret d’une vie bonne, et donc de notre incarnation, sera alors dans une limite articulée avec l’Ouvert, ou l’Ouvert dans la limite, l’infini dans le fini- et cela en tenant ensemble la société et l’État.

L’homme incarné, Artège Lethielleux, 2019, p. 220.

Bernard Stiegler

Est prolétarisé celui qui perd son savoir : le producteur prolétaire perd son savoir-faire, passé dans la machine, et il devient pur force de travail ; le consommateur prolétaire perd son savoir-vivre, devenu mode d’emploi, et il n’est plus qu’un pouvoir d’achat. Alors même que l’on annonce la venue d’un capitalisme cognitif (de Toni Negri à Ernest-Antoine Seillière), d’une industrie de la connaissance formant une société de savoir (de Tony Blair à l’Unesco, en passant par Michel Serres), le capitalisme apparaît ici comme ce qui tend à liquider toutes les formes de savoirs, à produire de l’entropie et du dégoût, et à rendre le monde insipide.

Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel, Champs essais, 2006, p. 45 (avec Ars Industrialis).

Le capitalisme, qui est une énorme économie de la motivation, est une mise en œuvre de technique de fabrication de la motivation telles qu’elles sont devenus contre-productives : elles ont tellement exploité l’énergie libidinale que cette exploitation a détruit ce qu’elle exploitait – comme il advient de toutes sortes de milieux exploités : il arrive un moment où le filon de l’exploitation est épuisé.

Le problème est cependant ici que la libido est, comme l’énergie, ce qui nous constitue : épuiser la libido, c’est nous épuiser.

Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel, Champs essais, 2006, p. 64 (avec Ars Industrialis).

L’homme de la société hyperindustrielle, c’est à dire de la société de contrôle, voit une part toujours plus grande de ses comportements sociaux prise en charge par le système techno-scientifique, en sorte qu’il se retrouve toujours plus dépossédé d’initiatives et de responsabilités, tandis qu’il ne cesse d’être infantilisé (et pas là même coupé de ses enfants, qui ne trouvent plus en lui aucune autorité) par les industries culturelles qui ont pour fonction de lui faire adopter de nouveaux “modes de vie” qui sont essentiellement des modes d’emploi remplaçant et court-circuitant ses savoir-vivre.

Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel, Champs essais, 2006, p. 66 (avec Ars Industrialis).

L’hypersollicitation de l’attention et des sens engendre perte d’attention et insensibilité tout comme la saturation automobile produit immobilité et paralysie urbaine alors même que l’automobile est faite pour augmenter la mobilité et sa vitesse. De même, les technologies de contrôle des affects provoquent de la désaffection et de la désaffectation par saturation affective – et il faut ici parler de désaffectation comme on dit d’une usine qu’elle est désaffectée. Or, ainsi désaffecté, l’être humain devient incontrôlable.

Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel, Champs essais, 2006, p. 93-94 (avec Ars Industrialis).

Simone Weil

Le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n’a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre ; au reste les innovations techniques ne sont plus admises nulle part, ou peu s’en faut, sauf dans les industries de guerre. Quant au progrès scientifique, on voit mal à quoi il peut être utile d’empiler encore des connaissances sur un amas déjà bien trop vaste pour pouvoir être embrassé par la pensée même des spécialistes ; et l’expérience montre que nos aïeux se sont trompés en croyant à la diffusion des lumières, puisqu’on ne peut divulguer aux masses qu’une misérable caricature de la culture scientifique moderne, caricature qui, loin de former leur jugement, les habitue à la crédulité.

Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale,1934.

Tout le monde a conscience qu’il y a des cruautés qui portent atteinte à la vie de l’homme sans porter atteinte à son corps. Ce sont celles qui privent l’homme d’une certaine nourriture nécessaire à la vie de l’âme.

L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Éditions Gallimard, 1949.

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